La douleur humaine moderne et contemporaine
Par : Mahmoud Menaysy

Dans un monde qui aurait dû apprendre après Première Guerre mondiale et Seconde Guerre mondiale, nous vivons aujourd’hui un paradoxe cruel : les guerres sont devenues plus violentes, plus rapides, plus sauvages… tandis que l’expression sincère et équivalente de leur douleur est devenue plus rare.
Autrefois, lorsque Pablo Picasso a peint Guernica, l’œuvre d’art était, et reste, comme une plaie ouverte et saignante. Elle n’avait besoin ni d’explication ni de commentaire politique ; c’était un cri pur, brut, qui bouleversait la conscience avant le regard. La douleur y était évidente, scandaleuse, impossible à embellir. Encore aujourd’hui, face à elle, on entend les cris des enfants, les sanglots des mères, les hurlements des chevaux ; une mère portant son nourrisson mort, des visages brisés comme des miroirs fragiles pulvérisés par une bombe de plusieurs tonnes d’explosifs — témoignage de ce que l’homme fait à l’homme.

De même, une œuvre comme The Third of May 1808 de Francisco Goya offrait déjà, il y a des siècles, une image crue de l’horreur des exécutions collectives. Le plus douloureux, c’est que la même scène se répète aujourd’hui dans la réalité… mais filmée en haute définition, comme au cinéma, jusque dans les pratiques artistiques contemporaines.
Le problème n’est pas que les guerres existent encore — l’histoire en est saturée — mais que nous nous y sommes habitués. Elles sont devenues une information passagère entre deux publicités, que l’on regarde avant ou après une série, ou même en se préparant, parfum à la main, pour assister à l’inauguration d’une institution culturelle par quelqu’un qui a lui-même contribué à corrompre la culture. La douleur est devenue une fantaisie, un simple “contenu”.
Depuis toujours, l’art est un miroir : expression de la peur des bêtes sur les parois des grottes, ou prière adressée aux dieux pour résister aux événements, changer le destin… Mais aujourd’hui, le miroir semble fissuré, voire brisé. Et la question pressante demeure : regardons-nous vraiment ? Ou sommes-nous devenus une partie du tableau ?
Les guerres ne sont évidemment pas moins atroces… elles sont peut-être plus organisées, plus froides, plus féroces, plus capables de durer et de se répéter. Un rayon laser peut détruire un avion, ou frapper des lieux remplis de civils innocents. Mais ce qui est troublant, c’est que l’expression qui les accompagne est devenue tout aussi froide.
Les fabricants de guerre ont maîtrisé quelque chose de plus dangereux que tuer : ils ont appris à commercialiser la mort, à la diffuser par divers moyens et supports. Ils l’ont enveloppée dans un langage propre — ou qui en donne l’illusion — fait de termes techniques et de communiqués officiels. Tout le monde perd, mais les mots changent. Les dénominations, les expressions, les terminologies évoluent pour pénétrer l’oreille avec facilité, et atteindre sans effort cette zone de l’indifférence — ou, plus précisément, pour nous faire glisser vers l’inconscient collectif.
Le bombardement n’est plus un “bombardement”, mais une “opération précise”. Les victimes ne sont plus des “êtres humains”, mais des “chiffres”, de simples chiffres. Et c’est là que commence la véritable catastrophe : lorsque la douleur disparaît du langage, elle disparaît aussi de la conscience. Et si l’artiste ne la capte pas, elle risque même de disparaître de la mémoire humaine.
À travers l’histoire, l’art n’a jamais été silencieux comme il peut sembler l’être aujourd’hui, mais il apparaît assiégé. Prenons Francis Bacon, qui a peint des corps déchirés, comme s’ils criaient de l’intérieur même de la chair — non pour documenter une guerre précise, mais pour exprimer une condition humaine perpétuellement brisée. Ou encore Anselm Kiefer, peintre, sculpteur et photographe allemand né en 1945 à Donaueschingen (Bade-Wurtemberg), l’un des artistes majeurs de l’après-guerre, dont les œuvres monumentales explorent la mémoire historique, le mythe allemand et l’identité nationale à l’ombre de l’héritage nazi. Figure centrale du néo-expressionnisme des années 1970 et 1980, son travail incarne une relation complexe entre histoire, symbole, philosophie et poésie — affrontant la mémoire de la destruction européenne à travers des matériaux brûlés et des cendres, comme si chaque toile était le vestige d’un site bombardé.
Plus récemment, Banksy a proposé des œuvres qui condensent la scène en un seul choc visuel — un enfant, une fleur, un mur — portant toute l’amertume du monde. Pourtant, ces œuvres sont rapidement consommées : photographiées, partagées, transformées en publications éphémères sur les réseaux sociaux, devenant parfois quelque chose de “drôle”, imprimé et accroché dans des bureaux pour afficher une certaine culture artistique. Puis l’œuvre elle-même entre dans une vente aux enchères et se vend à des millions, achetée par une institution globale… exactement comme un milliardaire, dans un pays pauvre en crise, achèterait une toile sur “la faim” d’un artiste disparu, avant d’inviter de jeunes artistes à produire des œuvres décoratives et légères.
Bien sûr, la solution n’est pas dans la superficialité ou la faiblesse — comme lorsqu’un artiste copie simplement des photographies de prisonniers trouvées sur Internet. Cela peut fonctionner pour une affiche de cinéma, à condition d’en respecter les droits, mais cela ne constitue pas une réponse artistique à la hauteur de la tragédie.
Les guerres ne seront jamais une solution.

Dans le contexte contemporain, la responsabilité ne repose pas d’abord sur le regard du spectateur, mais sur la main de ceux qui allument les incendies… et sur les esprits qui ont décidé de réduire la douleur à un “détail secondaire” dans les bulletins d’information. Les guerres quotidiennes ne sont pas seulement déclenchées : elles sont redéfinies, dépouillées de leur horreur, présentées comme nécessaires, voire comme des solutions.
La douleur humaine aujourd’hui n’est pas moins intense qu’après les deux guerres mondiales… mais elle est désormais “enterrée plus vite”. Elle est coupée de son contexte, comprimée, étouffée avant de devenir un cri capable d’empêcher d’autres cris futurs. C’est peut-être pour cela que le monde semble plus calme qu’il ne l’est réellement… un calme qui ressemble à celui d’après l’explosion, et non à celui d’avant.
Nous sommes devenus préparés — presque conditionnés — aux guerres à venir, jusqu’à en anticiper les chiffres : combien de millions d’enfants, de femmes, de personnes handicapées…
L’art doit se tenir en dehors de ce jeu. Il doit observer, exprimer, confronter, agir — être une force, non un simple élément décoratif. L’artiste porte la responsabilité d’essayer. De crier, même si sa voix faiblit.
Reste alors la question la plus douloureuse :
y a-t-il encore quelqu’un pour écouter ?
Ou sommes-nous déjà dans un monde qui a appris à voir la douleur… sans plus jamais la ressentir ?
