Nouvelle – Mythologie narrative

Noura
et les Portes de la Mer Enchantée

Une nouvelle – Mythologie narrative
de: Mahmoud Menaysy

Dans la maison de Noura, il y avait un mur étrange qui semblait cacher des secrets.
Sous la grande table adossée au mur du salon, se trouvait un espace rectangulaire auquel personne ne prêtait attention. Son ombre demeurait dissimulée derrière la longue nappe.
Mais Noura seule en connaissait le secret.
Lorsqu’elle se glissait sous la table, personne ne pouvait la voir.
Là, dans ce petit coin isolé du monde, elle naviguait sur les mers du rêve sans quitter sa place.
Un jour, elle y dessina, avec un crayon bleu, une mer enchantée.
Une mer qui ne ressemblait à aucune autre.
Une mer dont les vagues scintillaient comme de l’argent, dont les coquillages étaient d’or, dont les étoiles de mer étaient d’émeraude et dont les perles étaient plus grandes que les poings des rois.
Dans ses profondeurs s’élevait un royaume caché, aux rues de lumière et aux jardins de corail. Ses trésors n’étaient pas seulement faits d’or, mais aussi de cœurs.
Des cœurs de diamant.
Des cœurs d’émeraude.
Des cœurs de perles blanches et pures.
Et Noura possédait les clés de tout ce royaume.
Chaque fois qu’elle traçait une nouvelle vague bleue sur le mur, la mer s’ouvrait légèrement et lui révélait un chemin vers un monde où elle seule pouvait entrer.
Là, les poissons parlaient la langue de la poésie.
Les tortues anciennes, incrustées de perles, conservaient les secrets des étoiles.
Les baleines chantaient des chants plus anciens que le temps lui-même.
Les belles idées poussaient sur les arbres comme des fruits.
Et la douceur, la créativité et l’émerveillement parcouraient les rues comme les habitants d’une ville ordinaire.
C’est pour cela que Noura aimait dessiner.
Elle ne dessinait pas un nouveau monde ; elle ouvrait du bout des doigts la porte qui y menait.
Au bord de cette mer enchantée, là où les vagues touchaient les limites du mur, figurait une étrange inscription que Noura avait tracée d’une écriture enfantine et irrégulière.
Personne n’en connaissait le sens, à l’exception de celui qui lui avait appris les premières lettres de l’alphabet.
Même Noura n’en expliquait jamais le secret.
Elle la réécrivait chaque fois qu’elle sentait le royaume lointain s’éloigner d’elle.
Et chaque matin, avant d’ouvrir les portes de la mer, elle la murmurait :

« Uno… Due… Tre… Quattro…
Cinque… Sei… Sette…
Otto… Nove… Dieci… »


Au dernier mot, l’eau frémissait légèrement, comme sous l’effet d’un sort aussi ancien que le premier être humain.
Les vagues s’écartaient les unes des autres.
Et, dans les profondeurs, apparaissait un chemin bleu de lumière.
Un chemin qu’elle seule pouvait voir.
Alors elle le suivait en riant vers son royaume caché derrière le mur.
Noura marchait sur la terre comme un petit cadeau venu d’une lumière lointaine.
Une enfant qui, lorsqu’elle ouvrait les bras pour vous serrer contre elle, donnait l’impression que l’univers tout entier venait de faire un pas vers la paix, comme si le printemps passait discrètement parmi les hommes sans être aperçu.
Son rire…
Mon Dieu, son rire.
Il résonnait à l’horizon comme une petite cloche de joie.
Les étoiles semblaient plus brillantes.
Les jours paraissaient moins cruels.
Lorsqu’elle levait ses petits doigts vers le ciel, les étoiles se rapprochaient d’elle comme si elles la connaissaient depuis toujours.
Et elle aimait les couleurs.
Elle les aimait au point de croire que les murs — et non les feuilles de papier — avaient été créés pour accueillir les rêves.
Alors elle les couvrait d’étoiles, d’oiseaux, de petits soleils et de mers bleues, comme si elle cherchait à rendre le monde semblable à son cœur débordant de vie.
Lorsqu’elle descendait au bord de la mer, celle-ci devenait plus bleue entre ses petits doigts. Les vagues s’apaisaient et les herbes des profondeurs se mettaient à briller comme pour lui éclairer un chemin de lumière.
Les perles s’éveillaient.
Et les poissons tournaient autour d’elle en larges cercles comme pour célébrer l’arrivée de la princesse des mers.
Lorsqu’elle dormait, la paume de sa petite main sous sa joue, les tempêtes se calmaient, les vents s’adoucissaient et le monde entier se transformait en un murmure délicat veillant sur ses rêves.
Noura était une enfant.
Et elle était un message.
Un message disant que la douceur est une force.
Que la beauté n’a pas besoin d’être bruyante pour être visible.
Et que le monde, malgré toute sa dureté, finit toujours par s’adoucir devant un petit cœur capable d’aimer sans condition.

▪ Quand la lumière s’éteignit
Par un matin qui semblait ordinaire…
Noura se tenait devant le grand mur de sa maison. Elle tenait ses crayons de couleur et s’apprêtait à dessiner une nouvelle étoile, choisie parmi des millions d’autres dans le rêve de la nuit précédente.
Puis, soudain…
Une créature grise apparut.
Elle n’avait pas d’ombre.
Sa silhouette était féminine, ni jeune ni vieille.
Son visage n’exprimait ni colère ni compassion.
Ses traits pâles semblaient dessinés au feutre gris. On aurait dit qu’elle était sortie d’une ancienne fissure séparant le monde du soleil du royaume d’Hadès, fils de Cronos et de Rhéa.
Elle se plaça entre Noura et le mur.
Puis elle tendit lentement la main.
Elle effaça la première étoile.
Puis la deuxième.
Puis les oiseaux.
Puis les cœurs.
Puis la mer avec toutes ses vagues.
Et elle dit d’une voix basse qui semblait venir de très loin :

« Il est interdit de dessiner ici. »

Noura la regarda d’abord avec étonnement.
Puis avec peur.
Puis avec un sentiment dont elle ignorait le nom.
Elle se précipita vers les dessins qu’elle aimait.
Et serra contre elle la grande étoile qu’elle avait dessinée la veille, comme si elle voulait empêcher qu’on la lui prenne.
Elle dit d’une voix tremblante :
« Elle est à moi… »
Mais la créature grise ne se mit pas en colère.
Elle ne cria pas.
Elle n’expliqua rien.
Elle continua simplement à effacer les couleurs.
Une étoile…
Puis un oiseau…
Puis un soleil…
Puis une mer bleue dont les vagues dansaient encore.
Alors Noura cria.
Un petit cri d’abord.
Puis plus fort.
Puis encore plus fort.
Un cri qui aurait brisé les murs du silence s’ils avaient existé.
Les oiseaux l’entendirent et cessèrent de chanter.
Les vagues l’entendirent et reculèrent d’un pas.
Les étoiles lointaines l’entendirent et atténuèrent leur lumière de tristesse.
Mais la femme grise resta silencieuse.
Lorsque la dernière couleur disparut, un trou gris s’ouvrit devant Noura.
Il n’était pas complètement noir.
Il était gris.
Terne.
Comme un cristal qui aurait perdu sa couleur.
Et l’obscurité ne l’engloutit pas d’un seul coup.
Elle la prit peu à peu.
Comme si elle arrachait le printemps à un arbre…
Feuille après feuille.
Et l’écho de son cri resta suspendu longtemps dans l’air.
Même après sa disparition.

▪ Les années d’errance
Noura grandit à l’intérieur du trou gris, comme Perséphone avait grandi dans le monde souterrain d’Hadès.
Une demi-âme.
Une demi-vie.
Une demi-chaleur.
Sans le mur des souvenirs de l’enfance et sans ses crayons de couleur.
Mais le monde de Noura n’était pas tout à fait celui de Perséphone.
Il était plus vaste.
Plus froid.
Plus silencieux.
Elle marchait sur une terre grise qui ne connaissait ni commencement ni fin.
Des montagnes de brouillard.
Des fleuves d’air lourd.
Et des créatures à moitié humaines, à moitié cendre pâle, sans aucun visage, qui la regardaient de loin sans jamais s’approcher. Elle essayait de leur dessiner les traits qui leur manquaient, mais ne trouvait plus ses crayons de couleur.
Parfois, elle entendait des sons qui ressemblaient à ceux du passé.
Un rire lointain.
Une chanson oubliée.
Le grondement de la mer.
Une étrange sensation de sécurité.
Mais ces voix disparaissaient avant de parvenir jusqu’à elle.
Elle cherchait un chemin pour sortir.
Pourtant, les routes revenaient toujours sur elles-mêmes.
Les portes ne s’ouvraient pas.
Et le temps demeurait immobile.
Noura devint une femme portant dans son cœur un vide dont elle ignorait la nature.
Un vide semblable à une pièce dont les lumières se seraient soudain éteintes avant que tout le monde ne l’abandonne.
Et pourtant…
Sa lumière ne s’éteignit jamais complètement.
Une petite étincelle subsistait au plus profond d’elle-même.
Une étincelle qui refusait de mourir.

▪ Le retour de la nouvelle légende
Par une nuit sans lune…
La terre grise se mit à trembler sous ses pieds.
Comme si quelqu’un frappait à une porte fermée depuis des siècles.
Des fissures surgit une pousse dorée qui naissait au milieu des cendres.
Ce n’était ni une fleur.
Ni une lumière.
Mais quelque chose d’autre.
Quelque chose qui ressemblait à la vie lorsqu’elle tente de renaître.
La pousse s’ouvrit.
Et une petite fille en sortit.
Elle ressemblait à Noura.
Elle était Noura.
Et pourtant, elle n’était pas complète.
Elle n’était qu’un demi-sourire.
Une demi-chaleur.
Une demi-aile.
Elle la regarda et dit :

« Je suis la partie de toi qui s’est cachée lorsque tu t’es brisée…
La partie que tu as voulu protéger…
Et la partie sans laquelle tu ne pourras jamais revenir. »

Puis elle se mit à marcher autour d’elle.
À chacun de ses pas, les terres grises se transformaient en fleurs violettes.
Et les couleurs revenaient peu à peu sur la terre oubliée.
La petite fille s’arrêta devant elle.
Elle ne lui tendit pas la main.
Elle se fondit en elle.
Comme si elle lui rendait son cœur perdu.

▪ Quand une femme marche avec une seule aile… cela suffit
Noura quitta le monde des cendres.
Elle n’était plus l’enfant qu’elle avait été.
Et elle n’était pas non plus devenue la femme qu’elle croyait être.
Elle était devenue quelque chose d’autre.
Une femme qui portait son enfant intérieur comme une aile invisible.
Personne ne pouvait la voir.
Mais elle la sentait à chacun de ses pas.
Elle marchait.
Et chacun de ses pas réveillait une fleur.
Ou faisait scintiller une étoile.
Ou apaisait un vent.
Personne ne sut jamais :
Reviendrait-elle un jour dans le trou gris, comme Perséphone retournait chaque année auprès d’Hadès ?
Ou avait-elle brisé l’ancienne légende pour écrire la sienne ?
La légende d’une femme qui avait appris à porter son manque sans se briser.
Les oiseaux recommencèrent à chanter.
Mais ils chantaient avec prudence.
La mer redevint bleue.
Mais son bleu conservait une légère ombre du vieux gris.
Quant à Noura…
Elle marchait dans le monde comme une nouvelle légende dont la fin n’avait pas encore été écrite.
Comme si le printemps lui-même avait appris auprès d’elle à revenir…
Même après le plus long des hivers.
Et certaines nuits, lorsque le monde s’apaisait et que tous dormaient, elle croyait entendre la voix lointaine d’une petite fille qui murmurait :

« Uno… Due… Tre… Quattro…
Cinque… Sei… Sette…
Otto… Nove… Dieci… »

#Fin

Mythologie de la Vallée du Paradis
« La faim »


Nouvelle – Mythologie narrative
Par Mahmoud Menaysy


Avertissement : cette histoire contient des scènes troublantes.
La Vallée du Paradis existait depuis des temps immémoriaux, nichée entre deux montagnes le long d’une autoroute, à la lisière d’une vaste ville qui avait englouti les plaines et les champs environnants, donnant à la vallée l’aspect d’un fragment de forêt inhabitée.
Malgré l’expansion incessante de la ville sur les terres et les populations, la vallée demeurait hors de sa portée – comme si une main invisible la maintenait suspendue entre l’existence et l’oubli, n’appartenant ni à l’un ni à l’autre.
Ceux qui passaient à proximité ressentaient quelque chose d’indéfinissable, comme si ce lieu ne se contentait pas de se cacher, mais refusait purement et simplement d’exister.
De loin, on pourrait la confondre avec un petit paradis :
des arbres denses,
de hautes tours,
et des maisons éparpillées voilées de brume.
Mais les noms dans ce monde correspondent rarement à leurs significations,
et les vérités changent souvent sans raison.
Car la Vallée du Paradis n’a jamais été un paradis.
En son cœur se dressait une maison singulière – récemment construite, mais vieillie sous le poids de ses contradictions et de ses douleurs.
Une maison étrange, à l’opposé des demeures dignes de la ville.
Le père n’était qu’à peine un père – un homme qui n’avait jamais connu ce que signifie réellement la paternité.
Il suivait sa femme partout où elle allait, acquiesçant à chacun de ses gestes.
Il vivait dans une soumission pitoyable. Un jour, il tenta de se libérer, mais elle l’enchaîna par un serment mystérieux qu’il n’avait jamais lu. Ce serment hantait son esprit chaque fois qu’il osait se rebeller.
Avec le temps, il devint une figure creuse, exécutant ses ordres concernant leur fils unique, tandis que ses mains restaient libres lorsqu’il s’agissait des filles.
C’était une maison sans amour.
Aucun amour du tout.
Seulement une existence desséchée.
La femme régnait sur cette maison – une femme sans visage, comme si le temps l’avait effacé encore et encore jusqu’à ne laisser que deux cavités vides à la place des yeux.
Elle priait avec ferveur,
récitait les rituels par cœur,
parlait de vertu jour et nuit,
et consultait les autorités religieuses pour chaque question –
sauf pour son fils,
celui qui lui ressemblait le plus,
celui qu’elle transforma en monstre.
Toute la nourriture et toute la fortune de la famille étaient offertes en sacrifice à ce fils – porteur de la lignée familiale selon sa croyance.
Quant aux filles – les fleurs – peu importait qu’elles se fanent.
Le fils était glouton, toujours au centre du tableau.
Son corps gonflé comme celui d’un cochon trop nourri,
son visage couvert de boutons qu’il grattait sans cesse avec des doigts graisseux.
Une créature terne, sans ambition ni talent.
Il tripotait ses vêtements et sa literie comme si le monde entier était souillé.
Plus il mangeait, plus il grandissait,
et plus il grandissait, plus la part de ses sœurs diminuait –
jusqu’à ce qu’elles s’endorment parfois le ventre vide.
Toute la maison tournait autour de la faim de cet être malade.
Trois filles.
L’aînée supporta l’humiliation jusqu’à ce qu’elle devienne sa nature, évitant tout conflit pour conserver un toit au-dessus de sa tête.
La deuxième subit la même chose, mais rêvait de fuite, cherchant sans cesse une fissure dans les murs de la vallée.
La plus jeune – vive et pleine de vie – ne pouvait garder le silence.
Elle était vibrante et curieuse, gâtée en tant que dernière-née, recevant souvent ce qu’elle désirait, contrairement à ses sœurs.
Douée, rebelle, intouchable.
Mais son éclat et sa rébellion ne durèrent pas.
L’obsession du garçon pour la nourriture ne venait pas seulement de la faim,
mais d’un credo que sa mère lui avait implanté depuis l’enfance :
« Ce que tu manges devient toi. »
Il la crut littéralement.
Et lorsque sa faim ne parvint pas à surpasser l’éclat de sa sœur,
lorsqu’il ne put plus l’empêcher de prendre ce qu’il considérait comme sa part du destin,
il décida de devenir elle.
Il la dévora.
Ou du moins, c’est ce que raconte la légende.
Et la légende dit qu’un cri déchira la vallée cette nuit-là.
Une moto lancée à grande vitesse s’écrasa sur la route bordant la vallée,
et des dizaines de véhicules entrèrent en collision.
Pendant quelques instants qui semblèrent une éternité,
le silence régna.
Puis des silhouettes fantomatiques émergèrent des débris,
se dirigeant vers la Vallée du Paradis.
La deuxième fille affirma plus tard avoir entendu le cri – et vu ce qui suivit.
Au matin, la plus jeune avait disparu.
Il ne restait qu’un pinceau.
celui avec lequel elle nourrissait sa passion pour la couleur et la création.
Il gisait sous la table, laissant s’écouler un liquide cramoisi sombre semblable à de la rouille fraîche.
À côté, un éclat métallique noir provenant de la bête de fer qui s’était écrasée au bord de la vallée cette nuit-là.
La nuit suivante, l’ombre de la fille disparue errait dans la maison,
s’attardant devant la table à manger,
comme si elle refusait de partir sans justice.
Les deux sœurs survivantes nièrent la cruauté,
puis la justifièrent,
puis l’apprirent,
puis en devinrent partie intégrante —
un pacte silencieux avec leur mère pour garder les yeux fermés.
Tout commença par d’étranges rituels que les trois femmes ” la mère et ses filles” accomplissaient devant un miroir fissuré,
dont un fragment reflétait encore le visage de la fille disparue.
Jusqu’à ce que les trois deviennent identiques.
Car la malédiction de cette maison maudite ne se contentait pas de consumer ses victimes.
elle dévorait leur mémoire et leur âme,
et les reproduisait.
Fin